11.04.2007

L’homme enchaîné

Notre philosophe normand, Michel Onfray, chantre de l’athéisme et de l’hédonisme, s’est entretenu avec Nicolas Sarkozy pour « Philosophie Magazine ». La déclaration de Sarkozy, relue par lui, est édifiante : « j’inclinerais, pour ma part, à penser qu’on naît pédophile… Il y a mille deux cents ou mille trois cents jeunes qui se suicident en France chaque année, ce n’est pas parce que leurs parents s’en sont mal occupés ! Mais parce que, génétiquement, ils avaient une fragilité, une douleur préalable. »

Le gène du suicide.

Le gène de la pédophilie.

Cela donne froid dans le dos. Le déterminisme serait donc absolu. La part de l’inné l’emporterait donc sur les circonstances, sur l’éducation, sur la famille, sur les amitiés, sur le travail.

C’est au demeurant une vieille thèse anglo-saxonne influencée par le courant naturaliste ou néodarwinien. Sarkozy se glisse ainsi dans les habits du néoconservatisme à l’américaine. On comprend un peu plus sa fascination pour les USA et pour Georges W. Bush, représentant de tous ces courants qui font fureur en Amérique.

Rappelons-nous que Nicolas Sarkozy proposait, il y a quelques temps, le dépistage chez les enfants de moins de trois ans, des signes avant-coureurs de la délinquance.

Axel Kahn, Elisabeth Roudinesco ont tenté de redonner un peu de raison à ces affirmations péremptoires : il existerait bien des maladies psychiatriques d’origine génétique mais il est totalement abusif de généraliser cette part de l’inné au suicide et à la pédophilie.

François Bayrou a donc raison de qualifier ces propos de terriblement inquiétants et glaçants.

C’est donc une nouvelle philosophie que préconise Nicolas Sarkozy, une nouvelle conception du pouvoir, du bien et du mal. Après l’économie, il théorise le néolibéralisme. Tout cela sera bientôt structuré par quelques philosophes en mal de reconnaissance, attirés par la force, subjugués par un esprit qui brise tous les tabous de la République.

On comprend un peu mieux pourquoi Sarkozy, à l’une des émissions de Franz-Olivier Giesbert, a fait savoir son admiration pour Céline et son « voyage au bout de la nuit ».

La rupture avec l’humanisme.

19.03.2007

Droit de tuer et droit de mourir

L’acharnement thérapeutique et le refus de la douleur amènent chacun d’entre nous à réfléchir sur ses derniers moments. En son temps, François Mitterrand, parfaitement inquiet de l’au-delà et souffrant atrocement, avait mené une discussion pathétique avec médecins et théologistes.

La souffrance physique se renforce donc d’une inquiétude métaphysique car la souffrance amène à voir la mort droit dans les yeux et elle fait perdre progressivement toute espérance pour déboucher sur une volonté : en finir.

L’euthanasie vient de faire à nouveau irruption dans le monde judiciaire. La Cour d’Assises de la Dordogne a rendu une décision en apparence clémente mais insatisfaisante. Soit l’acte poursuivi est un crime et, en ce cas, une condamnation à un an de prison avec sursis n’est plus une sanction mais une interpellation ; soit ce n’est pas un crime et il fallait acquitter non pas l’exécutante, l’infirmière, mais le décideur, le médecin qui revendiquait l’ordre donné de tuer la malade.

Chacun se rend bien compte que l’euthanasie est une mauvaise réponse à un vrai problème. On ne peut reprocher aux parlementaires d’avoir esquivé le débat. La loi Leonetti votée en 2005 devrait permettre de mieux accompagner les mourants. Cette loi, adoptée à l’unanimité, prend en compte, au mieux, la liberté du malade qui peut refuser un traitement, faire son testament de vie, choisir un représentant au moment décisif. Elle institue la collégialité de la décision médicale.

Est-on pour autant parvenu au droit de mourir dans la dignité, réclamé depuis longtemps par le sénateur Henri Caillavet, jadis vice-président du parti radical de gauche ?

Une très grande majorité des Français – près de 90 % - veut pouvoir demander l’euthanasie, notamment en cas de maladie incurable. Mais le législateur qui vient de se prononcer en 2005, rappelle que donner la mort est un interdit fondamental de notre société, en dehors des cas bien spécifiques liés à la mort prochaine et à la souffrance intolérable.

En 2010, cinq années après le vote de la loi Leonetti, il faudra faire une évaluation et ressaisir le Parlement pour qu’un nouveau débat consensuel puisse s’instaurer. Il serait sans doute significatif que, dans le cadre d’une modification de la constitution, le Parlement soit saisi d’un projet de loi par les électeurs eux-mêmes.

Le législateur ne pourra pas ignorer plus longtemps le suicide. Jadis, à Rome, on se suicidait sereinement, entouré des siens et en s’ouvrant les veines. Nous vivons dans une autre société, le suicide, c’est le plus souvent le désespoir, l’impossibilité mentale de continuer à vivre tant il est vrai que la souffrance morale est parfois aussi insupportable que la souffrance physique.

La vie, la mort, la dignité, le néant ou l’au-delà.

Rien n’est simple ici-bas.